De la parodie à la paranoïa : Facebook et le cas italien
Mar19

De la parodie à la paranoïa : Facebook et le cas italien

Sur Facebook (et plus largement le Web social), on sait que les rumeurs, même les plus infondées, côtoient les informations fiables. Mais que se passe-t-il quand les ouï-dire dépassent le stade de la simple parodie pour devenir des thèses crédibles, parfois reprises dans les media ? C’est à cette question qu’un chercheur de l’université de Boston, Walter Quattrociocchi, a essayé de répondre en se focalisant sur le cas d’une information, initialement parodique, qui a réussi à dépasser « la sphère de l’invraisemblable ».   Comment une loi fictive a ébranlé le web italien « Le sénat italien a voté et approuvé, à 257 voix et 165 abstentions, une loi proposée par le Sénateur Cirenga débloquant une enveloppe de 134 milliards d’euros afin d’aider les élus politiques à trouver du travail en cas de défaite électorale ». Cette phrase, accompagnée d’une image, est apparu en 2013 durant les élections italiennes et est rapidement devenu viral. Partagé plus de 35,000 fois en moins d’un mois, cité dans la presse nationale, l’impact de l’article sur la presse italienne est indéniable. Seul problème, il est monté de toutes pièces. Plusieurs incohérences viennent d’ailleurs le souligner et plombent la cohérence même de cette publication : Le sénateur à l’origine de cette loi n’existe pas, Le nombre total de votants est impossible à atteindre dans le système politique italien, constitué de 315 sénateurs (contre 422 dans l’article), Le montant de l’enveloppe, supérieure à 10% du PIB italien, est peu vraisemblable, La loi n’a évidemment jamais existé. Hélas, ces multiples incohérences n’ont pas suffi à rétablir la vérité : depuis 2013, cette loi fictive serait citée comme un exemple de corruption de la classe politique italienne. Et selon Walter Quattrociocchi, chercheur à l’université de Boston qui a étudié ce cas particulier, les théoriciens du complot ont beaucoup participé à la propagation de cette fausse rumeur. Plus surprenant, la mécanique de diffusion de ce message laisse planer le doute d’une désinformation volontaire, sinon orchestrée. La publication provient d’une page Facebook identifiée pour ses contenus satiriques et très critiques sur la vie politique italienne : les informations produites ont ensuite été reprises par une page spécialisée « s’intéressant » aux questions politiques, avant d’être exploités par des opposants nationalistes.   Comment de fausses informations pénètrent la sphère du vraisemblable A la tête d’une équipe de chercheurs, Walter Quattrociocchi a étudié le cas du sénat italien pour montrer comment des personnes ordinaires interagissent avec l’information sur Facebook, que celle-ci soit vraie ou fausse. Le champ complet de l’étude a couvert : 2,3 millions de personnes, 3 types de relais d’information, chacun présente sur Facebook : media mainstream, media alternatifs et pages Facebook « activistes », Les « likes », commentaires et la période de discussion...

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Slacktivisme: effets pervers des media sociaux
Mar07

Slacktivisme: effets pervers des media sociaux

Il y a quelques temps, nous avions abordé la notion de slacktivisme, ou activisme paresseux qui illustrait les limites de l’engagement humanitaire digital. Nous expliquions que la mobilisation apparente du public envers des causes civiques et caritatives sur les réseaux sociaux ne garantissait pas le succès en termes de dons. Au contraire, la réussite d’une campagne de communication sur ces media sociaux semble paradoxalement nuire à la collecte de fonds, notamment comparé avec les sollicitations directes par emails par exemple. Cette thèse semble se confirmer avec la récente étude The Structure of Online Activism parue dans la revue Sociological Science et réalisée par Kevin Lewis, Kurt Gray et Jens Meierhenrich. Le propos des auteurs est similaire à ce qui avait déjà été observé. L’intérêt particulier de cette étude réside dans l’étude du cas proposé, à savoir la page Facebook consacrée à la cause du Darfour. Les auteurs indiquent qu’en réalité, la plupart des membres de cette page n’ont pas réussi à mobiliser d’autres personnes à rejoindre la page, et n’ont pas non plus transcrit leur volontarisme numérique en donation monétaire réelle. L’étude indique qu’en l’occurrence, cette mobilisation sur Facebook relève davantage de l’illusion humanitaire que d’une réelle manifestation de volontarisme engagé. Une des explications relève d’un trait sociologique mis en évidence dans le phénomène bien connu du passager clandestin (théorisé par Mancur Olson dans La logique de l’action collective même si le contexte de ses travaux était différent). L’individu s’imaginant que la collectivité (au sens : les autres mais pas moi) agira pour faire progresser la cause, il aura tendance à relâcher son implication. Un autre élément d’explication pourrait être intrinsèquement lié aux réseaux sociaux eux-mêmes. Une autre étude, The Nature of Slacktivism, a observé que les membres d’un groupe public Facebook sont moins enclin à participer à la vie du mouvement civique que les membres d’un groupe privé. L’élément clef est ici que la participation à un groupe privé n'est pas affichée au vu et au su de la communauté de l'individu. L’effet vitrine étant ainsi moindre, les participants sont donc animés d’une motivation réelle et non par l’envie de paraitre tournés vers des causes humanitaires. Toutefois, il reste difficile de mesurer les effets positifs réels de la médiatisation importante d’une cause humanitaire : prise de conscience par des communautés « périphériques », attention générée par un succès en termes de communication etc. En outre, une autre limite à ce genre d’étude réside dans la possibilité que l’apparente indolence des participants online soit contre balancée par un réel engagement offline. Derrière ces résultats se posent à nouveau la question de la durabilité de la communication sur les réseaux sociaux. Et cela rejoint...

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Prendre la parole avec pertinence pour une communication durable
Jan10

Prendre la parole avec pertinence pour une communication durable

La caractéristique principale de la diplomatie d’affaire, comme nous la concevons à Diplomatie Digitale, est la capacité qu’a un acteur du monde économique et sociétal (qu’il s’agisse d’entreprises, de fédérations, d’associations, de groupements d’intérêts etc.) de générer et d’entretenir des relations avec les parties prenantes qui impactent directement sa sphère d’activité et qui composent l’écosystème dans lequel il évolue : développer une communication durable. Bien que communément admis par les structures marketing et communicationnelles, initier de telles discussions se révèle être un exercice particulièrement subtil lorsque l’entité économique décide d’adopter une logique d’interactions et non de simple communication. S’adapter aux codes de ses interlocuteurs afin de nouer le dialogue est pourtant un comportement plus pertinent que la simple émission de messages. Pour ce faire, et plus que de promouvoir une marque, un produit, un service, une image ou une valeur, il est nécessaire pour l’entité de comprendre et de connaître ce qui anime et intéresse ses interlocuteurs pour naturellement s’intégrer dans leurs conversations. Aujourd’hui, la somme des discussions (au sens de la quantité d’information rendue disponible par les multiples prises de parole) est sans cesse croissante du fait de l’évolution des modes de communication et notamment de l’installation pérenne du Web 2.0 (qu’il s’agisse de ses outils ou de son utilisation). Les avis, idées, commentaires, opinions se sont multipliés (vidéos, tweets, articles etc.) et peuvent prendre l’apparence d’un ensemble chaotique protéiforme, mouvant et instable. Pourtant, cette grande masse de discussions a fait l’objet d’une analyse de la part des experts de Brunswick. Pour ces derniers, cette augmentation des conversations, formant un grand « bruit » toujours croissant ne signifie pas pour autant l’élargissement du périmètre des discussions. Au contraire, toute prise de parole, hors web inclus, peut être catégorisée parmi une ou plusieurs des 11 grandes thématiques de conversation clairement identifiées par Brunswick. Au sein de ces grandes sphères conceptuelles, des sujets d’actualité, parfois brûlants, discutés, partagés, émergent naturellement et peuvent être transverses à plusieurs grands thèmes. Mais pour Brunswick, il n’y a jamais de révolution, ces 11 grands concepts restent au nombre de 11 et seules les conversations et prises de parole affiliées varient, que ce soit en valeur ou en volume, en fonction de l’actualité des sujets traités (« Where the heat is may change over time but the big conversations stay the same »). Par conséquent, le véritable enjeu pour l’entité économique est de construire, de bâtir une légitimité durable par rapport à un ou plusieurs thèmes globaux et pertinents auxquels son activité se rattache. Par ce moyen, la prise de parole de l’acteur économique, sa participation à une discussion appartenant à ce thème est justifiée et devient même recherchée....

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Du 2.0 au réel : mirages et limites
Déc27

Du 2.0 au réel : mirages et limites

Il est communément admis que le nombre et le volume de tweets ou de likes symbolisent la réussite d’une campagne numérique. Cependant, plusieurs exemples montrent les limites des réseaux sociaux, notamment quand il s’agit de mesurer qualitativement et quantitativement les effets du succès 2.0 dans le monde réel. Le développement du slacktivisme (activisme paresseux), parallèlement à l’avènement des réseaux sociaux, illustre les difficultés à concrétiser l’engouement digital en actions réelles. Cet effet a notamment été caractérisé et mis en lumière par les universitaires américains K. White, J. Peloza et K. Kristofferson dans une récente étude. Dans cet article, les auteurs démontrent que l’apparente mobilisation pour une œuvre de charité, notamment par un « like » ou l’appartenance à un groupe Facebook ne signifie pas pour autant une traduction en véritable engagement, humain ou financier. Les auteurs indiquent que cet « effet vitrine », qui permet de mettre en avant son engagement caritatif numérique auprès de son cercle social, permet la réussite de la campagne de communication mais nuit à une véritable collecte de fonds, à la différence des traditionnels démarchages « in real life ». Les auteurs concluent que si le but d’une campagne de communication est l’engagement concret, alors les réseaux sociaux ne sont pas des media adaptés (par rapport au démarchage dans le cadre d’une pétition par exemple). Ces éléments sont notamment à prendre en compte lors de l’allocation des fonds destinés à la communication. Un autre domaine montre les limites des réseaux sociaux et leurs difficultés à être représentatif de la réalité. Il s’agit du monde scientifique et de la communauté des chercheurs. Dans une étude canadienne, S. Haustein, I. Peters, C. R. Sugimoto, M. Thelwall et V. Larivière se sont intéressé à mesurer l’existence 2.0 des communications scientifiques, notamment par le nombre de tweets dont elles font l’objet. Les auteurs corrèlent ces données avec le nombre de citations de ces communications scientifiques, ce qui constitue l’indicateur de qualité traditionnel et communément admis. Dans leurs résultats, les auteurs indiquent qu’il ne semble ne pas exister de lien direct entre le nombre de citation d’une communication scientifique et le volume de tweets dont cette communication fait l’objet. Le volume de tweets n’est donc pas représentatif de la qualité d’une communication scientifique. Ceci est notamment dû au fait que la communauté des chercheurs est peu connectée et que son fonctionnement est majoritairement hors 2.0. La réciproque est également valable, la majeure partie des profils twitters n’étant pas qualifiés pour jauger la pertinence scientifique des études qu’ils twittent. Ces deux exemples n’ont pas pour vocation de minimiser l’importance des réseaux sociaux, ni les potentialités qu’offrent leur utilisation. Ils viennent néanmoins rappeler qu’ils constituent des moyens...

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