Swissleaks : Twitter s’intéresse plus aux personnalités qu’aux paradis fiscaux

L’affaire Swissleaks a eu un retentissement surprenant. Mais au-delà de l’écho dans la twittosphère française, la crise a-t-elle eu une influence réelle ?

 

L’affaire Swissleaks, dévoilée suite à une longue enquête d’un consortium de journalistes internationaux, c’est tout d’abord près de 400 000 tweets échangés dans le monde sur le sujet en 72h après les révélations du Monde et des autres journaux partenaires (comme El Confidential en Espagne) le 8 février à 22h :

swissleaks_total72h

Après une semaine, le total des tweets échangés collectés via le logiciel de veille Visibrain Focus TM est de 440 126.

S’agissant d’une enquête internationale, la distribution par langues est intéressante : ce sont de loin les tweets espagnols (38 % du total) et français (30 %) les plus nombreux, les tweets anglais arrivant en 3ème place avec 18 % du total des tweets – pourtant bien aidés par des journaux indiens tel que l’Indian Express (l’Inde est le 3ème pays de provenance des tweets géo localisés). Pas concernés par la fraude fiscale, les anglais et les américains ? Nous en jugerons plus loin.

Les communautés francophones, Gad Elmaleh et Swissleaks

Un premier coup d’œil sur le tableau de bord de Visibrain Focus TM permet de tirer quelques rapides conclusions sur les Swissleaks.

En France, il y a eu 131 812 tweets publiés entre le 7 et le 15 février sur les Swissleaks. Une lecture rapide des messages les plus diffusés et les termes / hashtags les plus mentionnés donne l’impression que les médias décalés tel que Le Petit Journal et Le Gorafi tirent le mieux leur épingle du jeu. Sans oublier bien entendu Le Monde qui a dévoilé le scoop avec notamment un fond de reprise très importante du cas de Gad Elmaleh :

001_Swisselaks_FR_total

Cette tendance est confirmée par :

  • la cartographie des comptes les plus mentionnés (qui correspond donc au “Top Mention” de Visibrain Focus TM),
  • la taille des nœuds qui représentent les comptes Twitter dépendant ici du nombre de fois qu’ils sont mentionnés (via les liens entre eux).

01_swissleaks_FR_mentions

Au passage, un détail intéressant émerge d’une analyse plus détaillée : la communauté de @lemondefr, en vert, n’est pas celle de @gadelmaleh, en bleu clair. Cela indique que les reprises les plus nombreuses de la situation fiscale délicate de Gad Elmaleh ne semblent pas venir des tweets du Monde. En regardant simplement les volumes de tweets échangés, il aurait été facile de croire que @gadelmaleh est principalement mentionné via Le Monde, mais la cartographie nous indique que ce n’est pas le cas.

Malgré un tweet très repris pour chacun d’entre eux, les communautés du Gorafi et du Petit Journal sont très éloignées du centre des discussions : leurs messages ne sont repris que par les membres de leur réseau, comme pour le célèbre avocat Maitre Eolas par ailleurs. En dehors du Monde, les autres journaux sont très peu cités.

Nicolas Vanderbiest, enseignant en e-reputation à l’Université Catholique de Louvain, a fait une analyse détaillée des différents moments de propagation du Buzz sur Swissleaks, montrant ainsi la “prime au scoop” du Monde, puis la sub-division des conversations en mini communautés liés aux différents media qui la commentent. En faisant un suivi dynamique des tweets sur 24h, il confirme d’ailleurs que c’est plusieurs heures après les mentions du Monde que celles de @gadelmaleh apparaissent en nombre.

En terme de typologie des réseaux sociaux, il y a eu une très forte diffusion initiale via le réseau du Monde (et du Monde Live par ailleurs), qui s’est ensuite muée en groupes de communautés au fur et à mesure des différentes reprises des Swissleaks (voir à ce sujet comment se développe la structuration des conversations sur Twitter).

Une hypothèse facilement défendable voudrait que la communauté très forte autour des mentions de @gadelmaleh (13, 1 % du total, deuxième communauté derrière celle du Monde à 14,3 %) correspond à un anti-profil du “réseau de soutien” définit par le Pew Research Center, puisqu’il s’agit ici soit de l’attaquer, soit de se moquer de lui …

Comment se structure l’influence entre les différentes communautés ?

L’intérêt d’utiliser un outil de cartographie indépendant tel que Gephi plutôt qu’un outil intégré de plate-forme de veille est de disposer de toute une palette de choix d’analyses. Obtenir une cartographie des comptes les plus mentionnés a son intérêt, mais n’offre pas une vaste gamme de renseignements supplémentaires.

Deux calculs additionnels sont particulièrement complémentaires :

  • celui des comptes les mieux connectés aux comptes les plus influents (les leaders du réseau) – en l’occurrence ici les mêmes que les comptes les plus mentionnés,
  • celui des comptes au centre des échanges des différentes communautés – qui servent donc de relais/ courtiers d’information. Ce calcul est particulièrement intéressant dans le cas présent :

02_swissleaks_FR_entremise

Si logiquement, la communauté verte du Monde est la mieux représentée (puisque correspondant ET aux comptes les plus mentionnés, ET aux leaders du réseau), une autre communauté importante – en violet – émerge en périphérie autour de trois comptes Twitter. En revanche, aucun compte de la communauté qui critique @gadelmaleh n’est mis en valeur par ce calcul.

Cette communauté au centre des échanges d’information sur les Swissleaks diffuse donc à priori des messages alternatifs à ceux des autres communautés qui vont capter leur intérêt et être repris par celles-ci (nous avions déjà évoqué ce phénomène de diffusion des messages au sein d’autres communautés dans notre article sur la partialité supposée des réseaux sociaux). En l’occurrence, il s’agit d’une récupération politique de l’affaire Swissleaks pour contester notamment la lutte contre la fraude au RSA :

03_swissleaks_FR_tweets_GracchusX

Point intéressant, le fait d’être repris par un des individus les plus visibles sur cette thématique, même de la part d’un compte avec très peu d’abonnés (une centaine en l’occurrence), permet d’obtenir une visibilité accrue, passant avec un tweet à 16 000 impressions (pour un total de 1000 impressions sur ses 5 tweets précédents) :

04_swissleaks_FR_reseau_GracchusX

Il est également possible d’effectuer via Gephi un croisement entre les comptes les plus mentionnés et ceux qui sont au cœur des échanges des communautés :

05_swissleaks_FR_croisementQue nous indique cette cartographie ?

Les comptes qui sont représentés par les nœuds les plus gros sont à la fois très mentionnés et à la fois centraux dans les échanges : ce sont clairement des comptes influents sur la discussion francophone Swissleaks. La cartographie démontre aussi très clairement qu’en dehors du Monde, les autres médias sont en dehors du centre des échanges. Tout comme @gadelmaleh, très logiquement puisqu’il n’est pas acteur des mentions le concernant dans cette affaire !

De fait, si les principales communautés qui discutent sur Twitter en français de Swissleaks forment des blocs compacts qui échangent peu (ici les groupes de nœuds les plus importants correspondent à des mini réseaux de comptes qui échangent entre eux), la petite communauté en violet correspondant à la récupération politique de l’affaire est présente un peu partout dans les échanges :

06_swissleaks_FR_clustering

Que peut-on en conclure ?

Malgré l’intérêt de membres de communautés variées pour la récupération politique de l’affaire Swissleaks, la prime au scoop du Monde et l’intérêt évident des internautes à moquer Gad Elmaleh ne permettent pas à cette analyse de se répandre. Les regards alternatifs offerts par d’autres médias ne dépassent pas non plus leurs propres communautés.

Reste maintenant à analyser le lien entre les communautés du Monde et celle liée à @gadelmaleh pour déterminer si la popularité du second a servi de rampe de lancement au scoop du premier.

 

Gad Elmaleh a-t-il servi de rampe de lancement au scoop du Monde ?

De nombreuses personnes ont critiqué la mise en avant par Le Monde dans son scoop de certains fraudeurs, et en particulier de la star Gad Elmaleh – d’autant que l’affaire régularisée est régularisée depuis 2008. Néanmoins, celui-ci s’étant illustré dans une série du pub sur les réseaux sociaux pour la banque LCL (Nicolas – toujours lui ! – s’y était intéressé ici), le potentiel de viralité de l’information était évident.

Comparons les principaux tweets envoyés par @lemondefr et les principales mentions du compte Twitter @gadelmaleh en utilisant Visibrain Focus TM :

07_lemonde_visibrainLes reprises du compte @lemondefr sont surtout importantes dès que l’affaire a été dévoilée, puis commencent à chuter dès le 9 février. Si plusieurs tweets mentionnant Gad Elmaleh sont visibles, il ne compte que pour 1/10 ème du total des mentions du Monde, sachant que le premier tweet du Monde sur cette affaire, à 22h00 le 8 février, ne le mentionne pas (et ce sont d’ailleurs des internautes qui mentionneront Gad Elmaleh en premier, avant Le Monde donc).

08_elmaleh_visibrain

Les mentions du comptes Twitter de @gadelmaleh, si elles commencent en fanfare avec les révélations du Monde, vont surtout gagner en puissance le lendemain, avec des mots-clés et hashtags très variés critiquant le comportement de la star, et bien sûr une forte reprise de sa campagne avec LCL. Il est assez légitime de croire que même sans intervention du Monde, les internautes se seraient probablement saisis du sujet.

Cette supposition se vérifie d’ailleurs avec une cartographie des “courtiers de l’information” :

09_Elmaleh_entremiseClairement, ni Le Monde, ni aucun autre média n’a véritablement influé sur les discussions autour de Gad Elmaleh : les internautes qui s’en sont eux-mêmes chargés. Dès lors, critiquer Le Monde pour avoir surfé temporairement sur un buzz inévitable (et d’abord repris par ses lecteurs) est-il légitime ? Il serait plus judicieux de conseiller aux personnalités ayant eu des comptes cachés d’éviter de faire la promotion des banques …

 

Les Indiens, les Anglais et leurs paradis fiscaux locaux

Sur les 78 776 tweets en anglais recensés via Visibrain Focus TM entre le 07/02/15 et le 15/02/15 concernant Swissleaks, ce sont clairement les indiens les plus actifs, avec 17 706 tweets localisés en Inde – contre 4 423 localisés en Grande Bretagne et 3819 aux USA.

10_swissleaks_EN_totalDans le top des mentions, après @ICIJorg qui, avec ses 6969 mentions, correspond au réseau de journalistes internationaux ayant travaillé sur les données HSBC, les trois comptes les plus mentionnés sont indiens. @ArvindKejriwal, qui dispose de son propre hashtag #arvindtoldyouso (2 797 reprises), est un politique indien anti-corruption qui avait déjà révélé des fraudes via HSBC de personnalités indiennes.

Il y a également pas mal de bruit : les hashtags très repris  #4daystomsg (2 338) et #grammys2015 (1 950) correspondant simplement à des tops automatiques de trendings topics.

La cartographie des comptes les plus mentionnés croisés avec les comptes au centre des échanges indique clairement la prédominance des échanges autour de l’International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ) et des médias et leaders indiens :

11_swissleaks_EN_croisement@Lemondefr apparait même plus au centre des échanges “internationaux” (cf le nœud plus important) que le Guardian !

Il semblerait que les menaces à peine voilées de HSBC qui ne veut pas faire de publicité dans des médias écrivant des contenus critiques ont eu leur effet. On peut fantasmer sur le contrôle de tel parti ou tel communauté sur les journaux, l’état de la presse papier fait que les annonceurs semblent avoir un réel pouvoir sur celle-ci.

Je vous invite également à consulter le site de @GrandjeanMartin, chercheur en analyse des réseaux sociaux, et son article sur la cartographie des fraudes de HSBC. Elle permet de constater que le total des fraudes est pourtant bien plus important au Royaume-Uni qu’en Inde.

Qu’en est-il des paradis fiscaux anglais justement ?

Une question pertinente posée par un collègue suspicieux était de savoir dans quelle mesure les anglais sont discrets sur le sujet tout simplement parce que ce scandale leur est utile : en pointant du doigt la Suisse, on oublie leurs propres paradis fiscaux …

Si l’on compare les pauvres 1°239 tweets mentionnant Jersey, les Bermudes, Brunei, Guernesey, les iles Cayman ou encore Monaco avec l’écrasante majorité des mentions françaises du cas de Gad Elmaleh, il semble clair que le sujet des paradis fiscaux dans leur globalité intéresse peu :

12_swissleaks_EN_paradis_fiscaux

 

De fait la cartographie des comptes les plus mentionnés pondérée par leur centralité montre la prédominance du “LOL” dans ces échanges – les comptes peu mentionnés de @Jallatte et de @Perrine_tarneau étant au centre des échanges à cause de leur reprise ou mention via @Hervebaudry, dessinateur de presse :

13_swissleaks_EN_croisement_2

Quelques réflexions pour conclure sur l’affaire Swissleaks :

Les échanges sur Swissleaks ont été à la fois très riches et très pauvres. Ces révélations auraient pu être l’occasion de questionner le fonctionnement des grandes banques qui semblent démarcher directement leurs clients fortunés pour cacher leur argent au fisc. Voir, plutôt que de cibler uniquement la Suisse qui de fait est de moins en moins un paradis fiscal, s’intéresser aux sommes énormes qui transitent à travers tous les paradis fiscaux de la planète, notamment anglo-saxons.

Le total des mentions des termes “fraude fiscale” ? 12 648 en tout – et 3 811 occurrences de « tax dodgers. Un petit 2°859 mentions pour l’évasion fiscale, toujours mieux que les 819 mentions des “paradis fiscaux”ou les 2089 mentions de “banques” … et aucun hashtag dédié au sujet.

Si une exploitation politique de l’affaire Swissleaks a pu être mise en évidence, c’est soit pour critiquer la corruption des élites (en Inde), soit pour mettre en relief les montants astronomiques de la fraude fiscale avec ceux plus limités de la fraude aux prestations sociales. Bien que ces thématiques n’aient pas toujours été relayées par des personnalités influentes sur Twitter, elles ont eu de la visibilité et un écho certain, probablement car peu d’autres réflexions sur les enjeux de cette fraude étaient proposées. On peut en conclure que des analyses plus poussées (mais s’appuyant sur des images / arguments chocs) peuvent susciter davantage de réactions des utilisateurs de Twitter.

Twitter favorise très nettement par son format en 140 caractères et son utilisation adaptée aux smartphones les commentaires courts, décalés et humoristiques de l’actualité et des crises.  D’autant plus si des dessins ou montages photos sont fournis, ou si une personnalité connue permet d’enfoncer le clou. C’est probablement la raison pour laquelle Le Monde, qui semble avoir utilisé Gad Elmaleh comme produit de lancement de son scoop, n’en a pas rajouté (seulement 1/10ème de ses mentions) : s’appuyer uniquement sur le LOL, c’est tuer la presse d’investigation.

Reste à savoir comment faire pour inciter via Twitter à des vraies réflexions sur des sujets aussi importants.

 

Vous souhaitez nous consulter pour plus d’information ? Cliquez ici.

 

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