Non, les réseaux sociaux ne rendent pas plus partisans

Ces dernières années, de nombreuses études scientifiques ont défendu l’idée que les réseaux sociaux polarisaient ou radicalisaient les opinions.

Cette idée a pourtant été violemment remise en cause par une publication récente. Un universitaire a ainsi récemment démontré que, contrairement aux idées précédentes, et grâce à une méthodologie adaptée, le Web social permettait l’exposition à plus d’informations dissonantes, qui à leur tour viennent enrichir les discussions au sein de communautés beaucoup plus poreuses qu’on ne le croit.

 

La thèse des chambres d’écho est-elle valable ?

How social media reduces mass political polarization” est une étude qui a été publiée le 18 octobre 2014 et réalisée par Pablo Barbera, de l’université de New York et couvre l’Espagne, l’Allemagne et les Etats-Unis. Les résultats qu’elle défend vont à rebours de nombreuses autres déclarations parues cette année sur l’effet supposé des communautés du Web, véritables « chambres d’écho » ou caisses de résonance qui favoriseraient les idées similaires et excluraient les idées dissonantes (on pense ici aux études de Adamic et Glance, 2005 ; Conover, 2012, Colleoni, Rozza et Arvidsson, 2014).

Revenons sur cette thèse de la chambre d’écho qui a fait florès et que l’auteur choisit de qualifier de “sagesse populaire”, bien que ce terme semble assez extrême pour des recherches universitaires basées sur des observations empiriques. En effet, de nombreux chercheurs, en étudiant la façon dont l’information circule au sein d’une communauté (Schéma A, étape 1), ont finalement avancé que loin d’enrichir le débat d’opinion, les réseaux sociaux nuiraient à ce dernier en favorisant des clusters d’opinions similaires (Schéma A, étape 2) et, in fine, nuiraient presque à la démocratie en aboutissant à des opinions hétérogènes et polarisées (Schéma A, étape 3).

 

Etape 1 : Les idées circulent dans une communauté fermée

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Réseaux sociaux : Les idées circulent dans une communauté fermée

 

Sur ce schéma, les points représentent les individus, qui sont placés plus ou moins au centre de leur communauté selon leur positionnement individuel ou leurs valeurs. Par exemple, la différence entre un sympathisant, un militant et un fanatique se mesure à sa position dans le cercle (loin du centre, un peu plus proche, tout au centre). Les flèches représentent le sens des idées, qui sont plus ou moins polarisées. Par souci de clarté, nous n’avons pas inclus les idées dissonantes (celles qui s’écartent du cercle) au sein de la communauté, mais il est évident que les échanges peuvent se faire dans les deux sens.

 

Etape 2 : Formation de clusters d’opinions

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Réseaux sociaux : Formation de clusters d’opinions

 

Etape 3 : Les idées se sont polarisées en une seule grande idée, partagée de tous

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Réseaux sociaux : Les idées se sont polarisées en une seule grande idée, partagée de tous

 

Le contre-argumentaire de Pablo Barbera : l’importance des liens faibles

L’étude de Pablo Barbera remet fondamentalement en cause le concept de radicalisation des idées sur les réseaux sociaux.

L’universitaire critique violemment la thèse selon laquelle les communautés Web seraient imperméables. Pour ce dernier, celles-ci sont souvent plus poreuses qu’on ne l’admettent certains scientifiques, ce qui en fait non pas des cercles hétérogènes, mais des agglomérats dont les frontières laissent passer des idées dissonantes (cf Schéma B, étape 1).

Etape 1 : Les idées similaires circulent… mais quelques voix discordantes réussissent à percer

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Réseaux sociaux : Les idées similaires circulent… mais quelques voix discordantes réussissent à percer

Ce schéma démontre qu’une communauté peut être influencée par ses communautés périphériques. Avec le Web social, les internautes sont confrontés à une double exposition : une exposition en quantité, c’est-à-dire le nombre d’informations publiées, et une exposition en qualité, c’est-à-dire que la nature des idées auxquelles les internautes sont exposées varient sensiblement dans leur nature (conservatrice, libérale, socialiste, etc.). Le tout aboutit à des communautés finalement fortes aux centres mais poreuses aux frontières.

Pour l’auteur, ce point essentiel n’aurait pas été abordé dans les études précédentes car celles-ci ne se concentraient que sur l’usage de mots-clefs ou de hashtags préétablis pour identifier une idée politique, ce qui reviendrait à analyser l’utilisation active d’une idée, sans prendre en compte l’impact de la consommation passive d’informations issues des réseaux sociaux.

Le point clef de cette consommation dissonante de l’information est la présence de weak ties, ou “liens faibles” à l’intérieur ou en périphérie d’une communauté (représentées en violet sur notre schéma), qui viennent nuire à l’hétérogénéité d’une communauté donnée.


Prenons l’exemple d’individus appartenant à une communauté d’électeurs marqués à droite sur l’échiquier politique qui ont des relations éloignées (amis d’amis, familles, relations professionnelles) qui votent plutôt à gauche. Cette communauté politiquement à droite va se retrouver exposée à des idées ou des sources d’information de gauche, qui influence sa réflexion, altère sa vision d’un sujet donné, ou au contraire renforcer leurs positions originales (Schéma 2, étape 2).

 

Etape 2 : L’importance des liens faibles dans la formation des clusters d’opinion

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Réseaux sociaux : L’importance des liens faibles dans la formation des clusters d’opinion

A mesure que les informations circulent, la communauté originellement polarisée gagne en neutralité et les informations qui y circulent deviennent, dès lors, beaucoup moins radicales (Schéma, étape 3).

 

Etape 3 : Une communauté finalement scindée en plusieurs clusters

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Réseaux sociaux : Une communauté finalement scindée en plusieurs clusters

Ici, mélange des idées ne rime pas forcément avec conversion des points de vue ou modification du comportement. En revanche, cela peut permettre de renouer ou d’égaliser un dialogue : c’est pour cela que Pablo Barbera affirme que les réseaux sociaux réduisent la radicalisation des opinions. Cette thèse a d’ailleurs été vérifiée par les résultats empiriques de nos enquêtes, notamment lors de l’analyse du hashtag #jesuisparisienne, où l’on voit bien comment les idées s’associent, se croisent ou s’agglomèrent.

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Réseaux sociaux : zeparisienne

 

 

Application concrète de cette recherche dans le cadre d’une stratégie d’influence

L’apport théorique de la publication de Pablo Barbera permet ainsi de venir confirmer des approches opérationnelles mises en place par notre équipe. En revanche, il convient de préciser qu’à ce jour, une grille d’analyse de l’influence de la consommation informations issues du Web social reste très complexe. Bien que la méthodologie choisi par Barbera soit excellente, la succession de résultats académiques opposés démontre que les discours scientifiques doivent être également éprouvés dans le cadre de campagnes d’influence en ligne.

De notre point de vue, il est évident que la présence des weak ties est essentielle et permet de renouer le dialogue avec des communautés fermées.

C’est précisément ce que nous évoquions dans un article précédent, avec l’apparition du schéma en “cerf-volant” et la présence centrale de certains individus qui permettent de faire le lien entre différentes communautés.

 

Schéma en “cerf-volant”: ici, l’individu central H peut aussi être considéré comme un “lien faible”

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Schéma en “cerf-volant”: ici, l’individu central H peut aussi être considéré comme un “lien faible”

Chaque individu dispose d’une volonté et d’un système de valeurs qui leur sont propres. Dans le cadre d’une stratégie d’influence visant par exemple à rétablir l’harmonie au sein d’une communauté polarisée, l’important est donc de trouver un individu :

  • qui soit ouvert au dialogue,
  • qui occupe la place centrale de “lien faible“,
  • qui dispose d’une autorité suffisante pour pouvoir influencer sa communauté,
  • qui dispose d’une audience importante (quantitatif) ou stratégique (qualitatif).

Ces traits sont des conditions sine qua non et sont parfois rédhibitoires : il n’est pas dit par exemple qu’un tel individu existe au sein d’une communauté. Dans ce cas, il faut s’adapter ou concentrer ses efforts sur des individus périphériques, disposant d’une aura positive auprès de la communauté cible et qui pourront eux-mêmes influencer les liens faibles.

L’idée étant non pas de manipuler les esprits mais bien de rétablir un dialogue dans le cas où les opinions se seraient trop radicalisées pour permettre des échanges.

 

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