Slacktivisme : YesAllWomen vs BringBackOurGirls, deux campagnes bien différentes

Le mois dernier, deux campagnes de slacktivisme – le fait de marquer son soutien à une cause par des publications sur les réseaux sociaux – ont fait l’actualité en atteignant un rare degré de viralité. Mais si #YesAllWomen et #BringBackOurGirls ont des éléments en commun (Twitter comme vecteur principal, thématique de la violence faite aux femmes…), l’erreur serait de confondre des causes et des effets bien distincts.

 

Slacktivisme : #YesAllWomen : une campagne apparemment spontanée

#YesAllWomen est un mouvement ad hocà la suite de la fusillade de Santa Barbara. Pour répondre à la publication d’un manifeste misogyne et d’une vidéo où Elliot Rodger, le suspect présumé, se met en scène, des femmes ont décidé de se mobiliser contre les violences, d’ordre moral, physique ou sexuel, que subissent les femmes au quotidien.

Tout a commencé avec l’invention du hashtag #YesAllWomen. L’internaute à l’origine de celui-ci est a priori inconnue, mais l’association de deux influenceuses à son Tweet (Anni Cardi et Kayleigh Anne) a donné lieu à un effet boule de neige.

 

Outre l’appui de ces leaders d’opinion, on peut légitimement arguer que le mouvement a aussi bénéficié de l’aide de deux communautés dynamiques et très actives sur les réseaux sociaux : la communauté féministe et la mosaïque des communautés anti-armes à feu (que nous avions déjà étudiée dans une publication précédente).

Cependant, l’appui d’influenceurs et de communautés actives, deux critères fondamentaux dans la viralité d’une publication sur les réseaux sociaux, n’ont servi qu’à donner une impulsion au mouvement. Le succès de ce dernier réside ailleurs.

Lexplosion de #YesAllWomen viendra dans un second temps. Rapidement, le hashtag va déclencher une vague apolitique et anonyme dépassant la question de la tuerie de San Barbara. En moins de quatre jours, elle a atteint les 1,2 millions de Tweets – le tiers de ce qu’a réalisé #BringBackOurGirls en deux mois.

Ainsi, un nombre important de femmes sur Twitter vont tour à tour s’exprimer de façon personnelle et intime sur leurs quotidiens. La vague, multipliée par une large domination des femmes sur les réseaux sociaux, a donné lieu à un moment de rare spontanéité qui révèle les violences, ouvertes ou pernicieuses, subies par la gent féminine.

L’impact du mouvement sur la presse américaine est radical. Le volume d’articles relatifs à ce simple hashtag est gigantesque (une simple recherche Google devrait vous en convaincre). Certes, une contre-campagne (#NotAllMen) s’est organisée mais a paradoxalement aidé à propulser #YesAllWomen davantage en alimentant un débat.

Certains ont reproché en parallèle à #YesAllWomen de ne pas se concentrer suffisamment sur les victimes de la tuerie, véritables oubliées de ce mouvement. La question a beau être légitime, nous pensons au contraire qu’en élargissant le problème à une interrogation sur la condition féminine et la violence masculine, le hashtag a permis un engagement direct et personnel avec la masse des internautes – plutôt qu’aboutir à des retweets “paresseux” d’individus isolés.

 

Slacktivisme : #BringBackOurGirls, la campagne de « digital diplomacy »

#BringBackOurGirls est un autre mouvement « slacktiviste » lancé par un avocat nigérian qui va dépasser la sphère du Web social et connaître un développement tous azimuts.

 

Ses résultats sont incontestables, tant en termes de volumes (3,3 millions de Tweets) qu’en terme d’engagement et d’impact sur les parties prenantes. Parallèlement, il diffère radicalement de #YesAllWomen parce qu’il a massivement bénéficié de l’engagement de personnalités célèbres, notamment celui de Michelle Obama, qui a fait passer #BringBackOurGirls du statut de « mouvement » à celui de campagne diplomatico-médiatique.

Slacktivisme : Michelle Obama BringBackOurGirls

Cette différence peut être constatée quand on s’intéresse aux nombreux supports sur lesquels s’est greffé le « produit » #BringBackOurGirls. Celui-ci s’est ainsi enrichi d’un site Internet, d’un compte Twitter dédié, a reçu le soutien de parlementaires démocrates, a été repris par le Président nigérian, etc.

En revanche, si l’on se concentre uniquement sur la « viralité » de la campagne sur le Web social, celle-ci est proportionnellement moins importante que #YesAllWomen. Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer :

  • La campagne est devenue trop « people » ou trop politique, avec un déluge de stars et de participations pour le moins contestable (comme ici ou ici),
  • Un cas trop particulier, qui touche moins les internautes dans leur intimité,
  • De nombreuses erreurs, comme l’utilisation d’une jeune femme Guinéenne – qui n’a pas été victime d’enlèvement – comme symbole de la campagne,
  • La pancarte de Michelle Obama qui, même si elle partait d’un bon sentiment, a été la porte ouverte à tous les excès et les parodies dont l’Internet (et autres journaux satiriques) peuvent se montrer capables.

Tous ces éléments pris ensemble ont contribué à encourager la parodie du hashtag sur plusieurs supports (télévisuels, numériques, etc.).

Il n’en demeure pas moins que #BringBackOurGirls démontre aussi qu’une campagne sur les réseaux sociaux peut agir comme un multiplicateur de puissance quand cette dernière est associée à une action réelle et concrète (on peut ici parler de diplomatie numérique).

 

 

Alors qu’un mouvement aussi sincère que celui de #YesAllWomen ne peut véritablement être prévu, une utilisation habile des réseaux sociaux peut permettre d’appuyer l’action d’un acteur à l’international, qu’il s’agisse d’un Etat, d’une ONG ou d’une entreprise, à l’image de #BringBackOurGirls qui a servi comme un élément de pression supplémentaire.

Il est d’ailleurs intéressant de constater que l’implication de Michelle Obama a permis à la campagne de quitter la sphère du numérique pour toucher la sphère physique. Désormais, #BringBackOurGirls est un symbole, repris par des manifestants bien réels. On regrettera malheureusement que #YesAllWomen n’ait pas bénéficié du même écho dans la presse internationale.

En France, seuls quelques rares journaux (Slate, Les Inrocks) et magazines féminins ont couvert ce mouvment, alors que les yeux demeuraient braqués sur les problèmes psychologiques du tueur présumé. L’arbre qui cache la forêt ?

 

Vous souhaitez nous consulter pour plus d’information ? Cliquez ici. Vous pouvez également regarder quelques morceaux choisis du mouvement #YesAllWomen à cette adresse.

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