Le virage media de Facebook séduira-t-il les professionnels de l’information ?

Facebook a déployé une succession de fonctionnalités liées à l’actualité et aux media, copiant au passage certains traits d’autres réseaux sociaux. Quelles conséquences pour les professionnels du digital ?

Qu’on se le dise, l’avenir de Facebook sera « media-centré » ou ne sera pas.

En l’espace de quelques mois, le géant de la Silicon Valley a fait de nombreuses annonces liées à l’arrivée de nouvelles fonctionnalités censées reconquérir une partie peu choyée des utilisateurs du réseau social : les professionnels de l’information, à savoir les journalistes, les veilleurs et les communicants – sans oublier les consultants en intelligence stratégique dont nous faisons partie.

L’objectif semble simple. Faire de Facebook l’espace où les parties prenantes que nous évoquons se fournissent en information et font vivre un contenu à haute valeur ajoutée. Il y a ici un changement de paradigme : à sa naissance, Facebook voulait être le lieu où les gens partageraient le plus d’informations sur eux. C’est chose faite. Mais dans cette quête d’accumulations de données personnelles, et autant par souci de protection des utilisateurs que par intérêt financier, Facebook a toujours conservé une main de fer sur l’accès à ses données. A l’inverse, Twitter a rapidement fait montre d’une plus grande transparence.

Cette situation de départ a longtemps – et dirige encore – la façon dont les professionnels choisissent un réseau plutôt qu’un autre. Twitter est le réseau préféré des veilleurs, des chercheurs, des journalistes et d’un certain type de communicants. Les outils y sont florès. Facebook, à l’inverse, est souvent laissé de côté car trop complexe à exploiter, avec des outils bancals et insuffisants.

Profitant de la vulnérabilité financière de Twitter, Facebook entend porter l’estocade avec une succession d’innovations pro-contenu : un virage media, en somme.

Instant articles, Signal, Notify…. les « innovations » très media-centrées de Facebook

Instant articles : des articles de presse hébergés pour une expérience « native »

Première grande fonctionnalité media de 2015, Instant Articles permet à un journal de publier des articles directement sur Facebook pour une meilleure accessibilité. Le rendu, plutôt esthétique, permet à l’internaute de disposer en un clic d’un article de type magazine par le biais de Facebook.

Si certains sites d’information se méfient, probablement avec raison, l’hébergement d’articles par Facebook ne devrait pas être synonyme de pertes financières importantes – notamment avec un système de recettes publicitaires assez avantageux.

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Le point fort d’Instant Articles ? Son aspect soigné et agréable à l’oeil.
Crédit : Facebook

Récemment, les media français se sont même laissés aller à l’aventure : le Parisien, les Echos, mais aussi d’autres comme Paris Match ou 20 minutes devraient suivre. Quel intérêt pour la presse ? Le directeur exécutif du groupe Cerise (Gentside, Ohmymag) évoque « un produit qui présente une expérience et un confort de lecture améliorés ». Pour Francis Morel, PDG du groupe Les Echos, « c’est l’occasion de faire découvrir le contenu d’un journal à des gens qui ne lisent pas, de toucher les jeunes qui ont une lecture éclatée des titres d’information ».

Dit simplement, l’information circulerait désormais en boucle courte, à l’intérieur d’un circuit semi-fermé qui serait celui de Facebook, proposant dès lors une expérience « native », selon un anglicisme à la mode.

Signal : capacité de rechercher pour les journalistes

Autre nouveau venu, Signal pourrait être cet outil que les professionnels attendaient tant. Instrument de veille / curation des publications de Facebook, l’objectif est clairement d’amener les journalistes à chercher sur Facebook plutôt que sur Twitter. Décrit par le magazine The Verge comme un « dénicheur de nouvelles pour les journalistes », le réseau social de Mark Zuckerberg entend concurrencer directement Twitter sur ce qui fait la force du site de micro-blogging : l’information chaude et inédite.

Concrètement, Signal semble se présenter sous la forme d’un dashboard et est réservé aux journalistes : nous n’avons donc pas pu y avoir accès. L’outil affirme cependant qu’il rend plus facile la découverte et la curation de publications issues de Facebook ou d’Instagram, avec la capacité de trier le tout par hashtag ou par géolocalisation.

 

SIGNAL est un outil réservé aux journalistes qui semble prometteur

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Signal de Facebook rappelle les outils de gestion avancée de réseaux sociaux comme Hootsuite ou Tweetdeck. Crédit : Facebook

Signal se couple par ailleurs à une mise à jour de Search, le moteur de recherche de Facebook, récemment devenu Search FYI. Le rendu s’inspire presque outrageusement de Twitter, à la différence majeure que les opérateurs booléens présents sur Twitter n’existent pas sur Facebook.

De fait, le moteur de recherche reste très capricieux et manque singulièrement de puissance par rapport à celui de son rival. Cela va même jusqu’à une incapacité à corriger les erreurs de frappe. Est-ce dû à sa relative jeunesse (Search FYI a été lancé il y a moins d’un mois) ou est-ce le signe que, depuis la fin du partenariat avec Bing en 2013, les moteurs de recherche sur Facebook sont moins efficaces ?

Difficile à dire. Toujours est-il que Search FYI est la dernière manifestation d’un virage media dont il faut comprendre les implications.

Les implications du virage media de Facebook pour les professionnels

Facebook est (toujours) lancée dans une guerre du contenu contre Twitter

Facebook et Twitter restent des rivaux qui s’inspirent mutuellement l’un de l’autre. Certes le premier a gagné la bataille des utilisateurs, mais le second reste indispensable auprès des professionnels de l’information. L’objectif de Facebook est de détrôner son concurrent dans le cœur des professionnels.

Mais ce ne sera pas aisé.

Twitter a pour lui le partage d’actualité chaude et d’une veille optimisée. Grâce à une facilité donnée aux utilisateurs d’échanger et d’emmagasiner rapidement l’information (la fameuse limite des 140 caractères qui pourrait, selon les plus récentes informations, être abandonnée), le site de micro-blogging précède souvent l’information médiatique. Résultat des courses, les journalistes se tournent davantage vers Twitter pour s’informer. Une situation que Facebook entend renverser. Les innovations lancées par le réseau social sont clairement des offensives contre Twitter à l’image de Signal ou encore Search FYI, qui copie visuellement l’affichage des résultats de recherche de Twitter.

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Search FYI est un moteur de recherche qui aspire à tirer parti de toutes les informations publiques sur Facebook. Crédit : Facebook

Le virage media de Facebook va être rapidement confronté à un choc des cultures

Avec ces innovations, Facebook pose les jalons techniques de son virage media. Mais culturellement, les réticences risquent d’être profondes.

Search FYI va-t-il véritablement rencontrer l’adhésion ? Il est permis d’en douter. La raison tient principalement au fait que Facebook est un réseau social relativement passif face à l’information. On ne cherche pas l’information sur Facebook, elle nous trouve. La raison d’être de Search FYI est pourtant d’amener les individus à utiliser Facebook pour trouver du contenu nouveau. Il faudra donc un changement de culture qui risque d’être difficile.

En comparaison, avec Twitter, il est facile de chercher l’information grâce à l’architecture du site de micro-blogging (le système de hashtag de Twitter reste pertinent, alors que celui de Facebook est un échec).

Instant Articles a le potentiel pour déclencher une adhésion forte du public récepteur, ce qui pourrait encourager les media à l’utiliser. En revanche, beaucoup d’utilisateurs Facebook ne dépassent pas souvent le titre, d’où d’ailleurs la naissance de techniques de type click baits, ou appâts à clics. Est-ce que Instant Articles réussira à susciter plus de lecture qu’un article partagé sur un site d’information classique ? Est-ce que le retour sur investissement sera au rendez-vous ? Rien n’est moins sûr.

Pour ce qui est des professionnels qui recherchent l’information première, journalistes ou veilleurs, l’arrivée de Signal reste une bonne nouvelle. Celui-ci, encore en version bêta, permettra certainement de veiller Facebook et Instagram alors que l’entreprise de la Sillicon Valley continue de conserver un contrôle important sur son API et ses data. Rares sont les services qui permettent de faire du data mining ou du crowd sourcing efficace du réseau social : Signal viendra-t-il combler cela ? Impossible à dire tant qu’il sera réservé à un petit groupe. Parallèlement, le fait qu’il ne soit réservé qu’à des journalistes interroge : qu’en est-il de l’horizontalité légendaire du réseau social, qui mettait sur le même plan – en tout cas théorique – Mark Zuckerberg et l’utilisateur lambda ?

Mais au-delà des aspects purement techniques, le virage media de Facebook se heurte à un autre problème : Twitter est un réseau social où les internautes s’expriment naturellement de façon publique – ce n’est pas le cas de Facebook, où la vie privée a une très grande importance.

Pour que le virage media de Facebook opère, il faudrait trancher entre vie publique et vie privée

Il s’agit principalement d’une des raisons qui fait que nous observons le virage media de Facebook avec scepticisme.

Sur Twitter, une publication est construite dans un objectif de visibilité : l’objectif de viralité est presque intrinsèque. Hashtags, mentions et images sont autant d’outils qui vont dans le sens d’un partage d’information (actualités, buzz, etc).

Sur Facebook, la situation est différente quand il s’agit d’utilisateurs et non de pages publiques d’entreprise, d’organisation ou d’institution. Rares sont les utilisateurs de Facebook qui veulent partager leurs informations avec des inconnus, comme le démontre le retour récurrent des publications affirmant leur indépendance face à la politique de confidentialité de Facebook (pour en savoir plus sur cet hoax, voir ici) ou encore aux cris d’orfraie qu’ont suscité les révélations sur l’étude menée « secrètement » par Facebook sur ses utilisateurs.

Trop intime, trop peu professionnel, Facebook n’inspire pas la majorité des utilisateurs à un mélange des genres. Pour que les professionnels de l’information voient dans Facebook une mine d’or inépuisable, il faudrait donc qu’ils soient capables de chercher dans un nombre important de publications partagées publiquement, à l’image de ce que Signal ou Search propose. Or, à moins d’un changement majeur dans la politique de confidentialité, la plupart des « posts » actuels sont de l’ordre du privé et il faudrait s’attendre à une levée de boucliers des utilisateurs si ce n’était plus le cas.

Difficile de mettre en ligne les photos privées de son week-end et évoquer par la suite son travail, comme on le voit sur Twitter : le positionnement est beaucoup trop intimiste. Quelle solution reste-t-il dès lors ?

Pourquoi ne pas envisager un Facebook public et un Facebook privé, et être capable de basculer de l’un à l’autre ? Techniquement Facebook permet déjà cela grâce à une compartimentation qui n’est pas sans rappeler les logiques de cercle de Google+. Mais fonctionnalité trop complexe et trop gourmande en organisation, elle n’a pas su gagner les cœurs.

Dès lors, le virage media de Facebook, s’il se veut révolutionnaire, pourrait ne pas avoir les résultats escomptés.

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