Lobbies européens : ce que révèle l’analyse du registre de transparence

Dans un souci de transparence, Bruxelles a décidé de mettre en place un recensement des lobbies européens. La démarche reste toutefois au stade embryonnaire, mais une analyse des informations par des techniques de data vizualisation révèle quelques points intéressants.

Cela fait plusieurs années que la problématique des lobbies pèse comme une épée de Damoclès sur la réputation de l’Union Européenne. C’est que le lobbyiste a mauvaise presse, en France particulièrement mais en Europe en général. Beaucoup en conservent une vision fantasmée et stéréotypée. En réalité, celui-ci couvre une réalité à géométrie très variable. L’activité de lobbying couvre autant les lobbyistes « pur jus » issus de cabinets que les multinationales, les ONG, les cabinets d’avocat ou encore les institutions religieuses.

Or, l’image fantasmée du lobbying est souvent le préalable à une vision très négative (parfois à tort, parfois à raison) des activités des groupes de pression. L’impact en termes de réputation pour les institutions européennes n’en est que plus fort quand on sait qu’entre 20.000 et 30.000 lobbyistes arpentent les couloirs de « Bruxelles » dans l’objectif d’influer sur les réglementations. A cela s’ajoutent des tractations souvent opaques qui laissent la part belle à la suspicion la plus totale de la société civile.

Consciente de l’importance de renforcer la confiance des citoyens européens dans ses institutions phares (le Parlement, la Commission et le Conseil), l’Union Européenne s’est donc décidée à établir un « registre de transparence » afin de recenser l’ensemble des groupes d’intérêts qui arpentent les couloirs européens. L’objectif de cette démarche d’Open Data[1] étant à la fois que chacun puisse savoir quels sont les lobbies qui agissent au sein de l’UE, avec quels budgets et depuis quel pays de résidence.

L’analyse du registre de transparence révèle une réalité contrastée

La démarche est pour l’heure facultative mais elle devrait à terme être obligatoire : ainsi, toute organisation souhaitant effectuer du lobbying auprès de l’UE devra remplir une fiche d’information.

Comme toujours dès qu’il est question de data, l’extraction et la structuration des données sont les deux étapes préambules à toute analyse. Dans ce cas précis, le registre de transparence de l’Union Européenne n’est pas « directement » exploitable. Il a fallu le transformer. A l’heure actuelle, les technologies de sourcing et de scraping sont assez développées pour permettre de créer des outils capables de tirer profit des informations d’une page Internet.

En revanche, la phase de la structuration des données reste toujours la plus chronophage, à défaut d’être la plus complexe techniquement – ce que nous évoquions dans notre article sur les Big Data et l’Intelligence économique. De fait, et bien que les informations demeurent incomplètes, nous avons décidé de retravailler les données acquises par notre méthode de récupération de données pour élaborer une cartographie Gephi des lobbies européens, et ce afin de mieux comprendre leurs centres d’intérêt.

Pour bien comprendre les cartographies qui vont suivre, nous avons fait une distinction entre les deux classifications les plus intéressantes du registre européen de transparence : les catégories et les thématiques.

Le terme catégories représente les 7 500 lobbyistes déclarés sur le registre et répartis en six grandes « catégories » :

  • I – Cabinets de consultants spécialisés/cabinets d’avocats/consultants agissant en qualité d’indépendants : 893
  • II – « Représentants internes », groupements professionnels et associations syndicales et professionnelles : 3 792
  • III – Organisations non gouvernementales : 1 878
  • IV – Groupes de réflexion, organismes de recherche et institutions académiques : 501
  • V – Organisations représentant des églises et des communautés religieuses : 3
  • VI – Organisations représentant des autorités locales, régionales et municipales, autres entités publiques ou mixtes, etc. : 341

Les thématiques, au nombre de 36, représentent les intérêts des différents groupes d’influence.

C’est ainsi que l’association des catégories de lobbyistes et des thématiques d’intérêt permet d’établir une cartographie qui dresse, dans les grandes lignes, quels sont les centres d’intérêts des lobbyistes et à quoi sont attentifs les différents secteurs.

thématiques-lobbies-européens

La cartographie ci-dessus représente les liens entre les lobbies européens (« les catégories ») et les thématiques auxquelles ils sont rattachés au sein du registre de transparence. La taille des nœuds est fonction du nombre de liens qu’ils reçoivent ou envoient.

  • Comme on aurait pu s’y attendre, les entreprises sont les groupements les plus studieux. Ainsi, les « représentants internes et groupements professionnels »  ont déclaré s’intéresser à un grand nombre de thématiques : les 3 792 lobbyistes d’entreprises suivent donc l’actualité de 31 885 thématiques variées, soit un minimum de 10 thématiques différentes par individu. Il s’agit principalement de thématiques liées à des secteurs professionnels : commerce, transports, marché intérieur, entreprises… représentées sur notre cartographie en vert.
  • Viennent ensuite les « ONG » (15 610 inscriptions pour 1 878 ONG déclarées) qui s’intéressent plutôt à la jeunesse, à l’éducation, à l’aide humanitaire, à la culture, à la justice (en jaune).
  • Fait étrange ou  corrélation hasardeuse, les « cabinets de consultants / avocats » (lobbyistes professionnels a priori) ont des intérêts communs avec les organisations religieuses : affaires intérieures, communication, relations extérieures, sécurité alimentaire…
  • Enfin, les « représentants des autorités publiques / entités mixtes » semblent principalement focalisés sur la politique régionale (subventions…), le budget et les réseaux européens, tandis que les « thinks-tanks et organismes de recherche » suivent davantage la santé publique et la R&D.

L’indicateur par pays : un autre critère à prendre en compte

Outre les thématiques qui les intéressent, les lobbyistes, qu’ils travaillent au sein d’entreprises, de cabinets ou d’ONG, renseignent aussi leur nationalité, même s’il s’agit d’une démarche peu exhaustive. Dans la cartographie ci-dessous, plus un pays est central, plus celui-ci compte de groupes d’influence inscrits au Parlement. Les lobbyistes des pays d’Europe occidentale sont plus assidus : la Belgique compte ainsi 1 721 inscrits, suivie de loin par l’Allemagne (885) puis la France (776), talonnée comme toujours par le Royaume-Uni, avec 775 inscrits qui auront tout intérêt à faire campagne au vu des relations tendues entre l’UE et Londres.

A contrario, les pays qui comptent peu d’organisations étrangères déclarées au registre sont le plus éloignés du centre de la cartographie, à l’image de la Chine ou de la Fédération de Russie (7 à 2 inscrits respectivement).

Enfin, si la Belgique, l’Allemagne ou le Danemark, représentés en jaune clair, semblent surtout accueillir des associations d’entreprises et des consultants indépendants, la France, le Royaume-Uni, les Etats-Unis (235 inscrits), le Portugal et la Finlande (en vert foncé) accueillent des cabinets professionnels, des syndicats de salariés et surtout des entreprises.

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Les ONG actives et les thinks-tanks (en rouge sur notre cartographie) ont plutôt tendance à élire domicile auprès des pays latins et slaves de l’Union Européenne : Espagne, Italie, Roumanie, Bulgarie, République Tchèque…

Le plus petit réseau (en jaune foncé) regroupe la présence des institutions religieuses et de quelques pays hors UE : Tunisie, Malaisie, Canada, Australie, Bermudes, Monaco et le Liechtenstein.

L’Union Européenne est-elle partiale dans ses financements ?

A ce jour, il est impossible d’avoir des chiffres précis sur le montant de l’argent dépensé pour les activités de lobbying de chaque inscrit au registre, le format proposé étant une estimation du montant – quand celui-ci est indiqué. La plupart des entreprises semblent jouer le jeu, mais on ne peut pas exporter ces données actuellement.

En revanche, le montant des financements accordés par l’UE à chaque acteur est disponible : cette somme peut correspondre aux programmes d’aide à la recherche, de financement régional, de projets d’ONG… Ici, guère d’estimation. Les montants sont communiqués très précisément : toutes les organisations qui sont actives auprès des institutions européennes ont le devoir de communiquer sur les aides reçues de Bruxelles. Seuls 1 334 organismes sur les 7 435 ont ainsi reçu des subventions de la part des Institutions européennes.

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Dans le graphique ci-dessus, la taille du descriptif de chaque nœud est fonction du nombre de subventions touchées par l’ensemble de sa catégorie, et non du montant total accordé. Sur ce graphique, on pourrait croire que le montant reçu par les ONG est plus important que celui des entreprises. Il n’en est rien. En réalité, le montant reçu égale celui des entreprises, mais étant donné qu’il y a deux fois plus de subventions accordées individuellement aux ONG, le nœud des ONG est plus important.

Les thinks tanks et organismes de recherche, bien que peu nombreux à être enregistrés sur le registre (502 sur 7 443 organismes en tout), sont proportionnellement les mieux aidés par l’Union européenne. Cela rappelle l’importance des programmes de soutien de la coopération dans la recherche entre les pays européens. Les autorités locales reçoivent également de nombreuses aides, cela est confirmé ici.

Enfin, peut-être afin de souligner l’absence de financements européens les concernant (financements qui seraient en effet étranges), de nombreux cabinets d’avocats et de lobbying mentionnent recevoir 0 euros de la part de l’Union Européenne, ce qui en fait le montant le plus présent dans les données du registre avec 101 occurrences.

Un portrait macro relativement fidèle

La mise à disposition du registre de transparence par l’Union Européenne ouvre quelques portes sans pour autant permettre une compréhension exhaustive du poids financier des lobbies gravitant autour des institutions européennes.

Il est donc regrettable de manquer de données plus précises telles que les informations micro ou individuelles, les ressources consacrées au lobbying par telle entreprise, tel cabinet d’avocat ou telle ONG. Ces données peu accessibles ou non téléchargeables compléteraient de façon utile nos informations sur le phénomène du lobbying. En leur absence, il est difficile d’analyser dans toute son exhaustivité celui-ci afin d’en retirer des « insights », à l’image de ce qu’il nous est possible de faire dans d’autres secteurs.

Pour autant, le croisement intelligent des données et leur utilisation dans le cadre d’une data vizualisation permettent de dresser un portrait « macro » relativement fidèle, qui offre des clefs de lecture sur l’état du lobbying en Europe. Un portrait qu’il est tout à fait possible de compléter avec l’outil Positions, le projet du magazine sur les politiques françaises et européennes Contexte, qui collecte avec soin l’activité des groupes de pression à Bruxelles.

 

[1] https://open-data.europa.eu/fr/data/dataset/transparency-register

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