Journalisme citoyen : qu’est-ce qui va changer?

Des solutions techniques sont progressivement mises en place pour intégrer les internautes à la construction des informations d’actualités, modernisant le concept de journaliste citoyen.

Voit-on venir l’émergence d’un troisième acteur majeur dans l’agencement de l’information, ou le rôle du public sera-t-il cantonné à celui de sources primaires pour les journalistes/communicants ?

 

Informer : une affaire de journalistes et de communicants

Depuis Hérodote, qui fondait ses “enquêtes” sur les récits et témoignages de tiers, l’information a toujours été une construction commune.

Au cours de notre histoire moderne, les relations entre les acteurs qui font l’information ont changé : historiquement, les journalistes et les consultants en “relations publics” ont été au centre d’échanges parfois houleux, parfois vertueux. L’enjeu de ces rapports était d’influencer l’information qui reste, invariablement et étymologiquement, une construction (contrairement aux données qui sont des faits).

relations publics-journalistes

La situation a changé. Le Web social a donné la voix aux internautes qui sont désormais capables d’influencer l’information mais aussi d’en être la source primaire. Il y a eu le cas emblématique de l’avion qui s’est écrasé sur l’Hudson, à New York, ou encore le premier tweet qui a informé du crash d’hélicoptères des commandos d’élites américains partis à la poursuite de Ben Laden.

Janis Krums et l’avion dans la baie de Hudson: le premier journaliste citoyen?

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Le public est devenu une source d’information à part entière et tweets, photos ou autres posts Facebook sont devenus une véritable mine d’or pour le journaliste ou le communicant qui souhaite prendre le pouls d’une situation qu’il s’agisse :

  • D’appels à témoins (il y a eu le cas de l’accident ferroviaire de Brétigny-sur-Orge, bien que celui-ci ait été jonché d’inexactitudes),
  • D’analyses à forte valeur ajoutée: de nombreux internautes comme Maître Eolas sont régulièrement cités pour leurs sorties sur la toile, quand ils ne sont pas interviewés en ligne,
  • De sentiments ou d’opinions vis-à-vis de sujets politiques, de société, culturels ou purement numériques (de nombreux buzz etc.).

Cette proximité avec les internautes a révolutionné l’information, posant de nouvelles problématiques tandis qu’elle accélérait la disparition des anciennes (exemple : s’il est désormais plus facile de suivre un sujet à plusieurs milliers de kilomètres, la profusion d’informations ou de fausses données rend plus complexe de trier entre le faux et le vrai).

 

Vers un nouveau triptyque journaliste – communicants – publics

Parallèlement, la métamorphose des différents “publics” devenus émetteurs plutôt que récepteurs fait que la construction de l’information tend vers un nouveau triptyque :

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Désormais, chacun produit ou influence à sa manière l’information. Il n’y a plus de récepteurs passifs, mais une succession d’émetteurs plus ou moins audibles. Ce changement de paradigme a eu plusieurs effets :

  • Les journalistes/communicants disposent de nouvelles sources/ressources,
  • Les entreprises sont plus vulnérables à un risque réputationnel,
  • Les “relations publics” doivent elle-même se réinventer, et trouver une spécificité dans un monde où tout le monde fait du digital,
  • Les journalistes perdent peu à peu leurs fonctions de caisse de résonnance et, par extension, deviennent de plus en plus dépendants des “relations publics”.

Ce dernier point a été soulevé par une étude du Reuters Institute réalisée par deux experts John Lloyd and Laura Toogood. Partant du postulat qu’Internet a permis un rapprochement entre les communicants et les différents publics, ils arguent que les communicants ont désormais moins besoin des journalistes. Le contraire ne serait pas vrai puisque les rédactions ont toujours besoin de communicants pour enrichir leurs histoires.

Cependant, une évolution semble poindre que ni journaliste ni chargé de “relations publics” ne semble avoir anticipé. Celle-ci pourrait pourtant changer radicalement la façon dont les uns comme les autres exercent leurs métiers.

 

Vers un nouveau journalisme citoyen : comment les publics se structurent pour construire l’information

Jusqu’alors de nombreux exemples ont permis de démontrer que les tiers pouvaient avoir une influence importante, sinon supérieure aux journalistes ou chargés de “relations publics”. Cette influence demeurait néanmoins limitée à quelques cas particuliers.

Deux éléments laissent à penser qu’en 2015 et à l’avenir, les publics vont se structurer et être moins dépendants des RP et des journalistes :

  • Le virage entamé par Snapchat et ses “stories”, abordé de façon très détaillée par le journaliste Jules Darmanin. Ce dernier relate comment Snapchat permet désormais de créer des stories de 24h, durant lesquels les utilisateurs peuvent alimenter par leurs snaps un évènement (c’est ce qu’on appelle l’user generated content). Le vidéaste Casey Neistat a démontré pendant les émeutes de Ferguson qu’il était tout à fait possible de détourner les stories de Snapchat afin d’en faire un vecteur de reportage citoyen,
  • L’annonce par le co-fondateur de Wikipedia de la création d’Infobitts, un medium censé couvrir l’actualité de façon collaborative à la manière de l’encyclopédie en ligne. Ce dernier se veut être une synthèse des différents faits d’actualité, se reposant sur des sources variées et alimentée par des internautes.

 

Les émeutes de Ferguson, reprises sur Twitter et… Snapchat

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Qu’implique cette soif de nouveaux media produits par et pour le “grand public” ?

A la manière de Wikipedia, les internautes font preuve d’une volonté d’autonomie importante – et cela passe aussi par la maîtrise de l’actualité. Certes, il n’est pas certain que les initiatives citées plus haut soient couronnées de succès. Il ne s’agit pour l’heure que d’ersatz de structures médiatiques, créés et dirigés par les internautes.

Pour autant, il y a fort à parier que ces initiatives ne seront pas sans suite. Les différents publics, qu’ils s’agissent d’experts, de consommateurs ou de simples internautes sont désormais habitués à s’exprimer sur la toile. Des entreprises comme Visibrain couvrent d’ailleurs fréquemment le degré de réactivité des internautes à un sujet donné. Parallèlement, la méfiance envers les journalistes, les entreprises et les politiques n’a jamais été aussi grande.

On peut de facto comprendre l’engouement d’un medium citoyen, animé et dirigé par les différents publics. Ce besoin de structure se ressentait déjà dans la curation ou les outils de “création d’histoires en ligne” comme Storify, qui était la prémisse d’une information organisé et pensée par des internautes isolés. Infobitt aspire à en faire une initiative commune, un “journalisme citoyen réinventé” selon les propres mots de son fondateur.

Infobitts veut réinventer le journalisme citoyen

infobitt veut reinventer journalisme citoyen

Cette évolution diffère radicalement de la publication d’informations brutes, décorellées et déstructurées. Les initiatives de Snapchat et d’Infobitt tendent vers le renforcement des internautes dans le cycle de distribution et de construction de l’information.

Si la logique est bien celle d’un user generated content, les conséquences pourraient aller bien au-delà que du simple contenu Web : cela signifie ni plus ni moins l’intégration d’un troisième acteur au sein du quatrième pouvoir.

Cette hypothèse est d’autant plus crédible que le Web social fourmille d’outils simples à prendre en main (Vine, Instagram) qui ont déjà fait leurs preuves en tant que vecteurs journalistiques et qui permettent de mettre en commun des données pour se soustraire aux contraintes logistiques (cameramen, présence sur le terrain…).

 

Journalisme citoyen ou crowdreporting : de nouveaux défis pour les entreprises ?

La nécessité pour les entreprises d’adapter leur façon de communiquer est constante.

Les blogs et les réseaux sociaux ont introduit une perte de contrôle de leur image dès l’instant où les internautes ont eu la capacité de pouvoir publier des informations librement.

A la manière de chefs d’orchestre, les entreprises les plus habiles ont réussi à s’adapter. Elles ont utilisé le Web social pour donner du sens à la cacophonie des réseaux sociaux et à l’user generated content. C’est le cas de Nike avec Instagram par exemple.

Il en est de même pour les journalistes qui cherchent des idées de sujet sur les blogs et les “relations publics” qui sont passés d’une structure de monologue à une structure de dialogue.

Mais une participation plus active des internautes à la construction de l’information ne risque-t-elle pas de révolutionner à nouveau les pratiques en termes d’acquisition, de distribution et de consommation de l’information ?

Les différentes ères du Web ont obligé les entreprises à s’adapter constamment

journalisme-citoyen-crowdreporting

Toute entreprise doit dorénavant guetter ces signes avant-coureurs de la structuration de ce nouveau “journalisme citoyen“, sorte de “crowdreporting” en puissance.

Avec les réseaux sociaux, les entreprises devaient déjà composer avec l’irruption du direct, les menaces larvées sur leur réputation (qu’il s’agisse de crise ou non) ou encore la possibilité de voir fuiter des informations sensibles sur le Web.

L’avenir ne semble-t-il pas tendre vers la création de nouveaux media citoyens avec lesquels dialoguer, vers de nouvelles relations amours/désamours avec les internautes ?

 

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